Réparé, adopté, enterré : mode d'emploi des vêtements qu'on n'ose pas quitter
Photo: vintage worn denim jeans folded on wooden chair cozy bedroom, via thumbs.dreamstime.com
Il y a les vêtements qu'on porte, et il y a ceux qu'on habite. La nuance est ténue, mais elle se reconnaît immédiatement : le premier category s'achète, le second se survit.
Le jean du grand déménagement de 2011
Commençons par la pièce maîtresse. Ce jean n'a pas été choisi, il a été trouvé — en solde, un samedi de pluie, dans une boutique de la rue de Rochechouart qui n'existe plus. Depuis, il a connu trois appartements, deux ruptures et une canicule. Ses genoux font des poches à présent. Son bleu a fondu vers une teinte que les e-shops appelleraient « nuage d'octobre » et que personne ne pourra jamais reproduire.
On le reconnaît à son odeur — celle des maisons successives, superposées comme des couches de vernis. On le reconnaît surtout au fait que, malgré tout, on ne l'a jamais remis en pile « à donner ». Jamais. Même ce jour de 2019 où la pile « à donner » était si haute qu'elle menaçait la commode.
Les autres fidèles du vestiaire
Le jean du déménagement n'est pas seul. Il a une petite confrérie, qu'on peut classer en familles :
- La veste des grandes occasions : portée quatre fois en quinze ans, mais avec une intensité telle qu'elle a absorbé tous les mariages, tous lesenterrements, toutes les soirées où l'on a fait semblant d'être quelqu'un d'autre.
- Le pull qui sent encore quelque chose : personne ne sait quoi, précisément, mais on ne lave plus le doute.
- La chemise à bouton manquant : réparée trois fois, le fil changeant de couleur à chaque fois, comme un carnet de bord textile.
- Le tee-shirt de concert : le groupe a séparé, le batteur est devenu coach sportif à Annecy, mais le coton, lui, tient bon.
Ce qui les réunit ? Ils ne sont plus des objets. Ce sont des marqueurs de temps. On ne les porte pas pour être beau, on les porte pour être là — là, exactement, où on était à tel moment de sa vie.
Le jour du départ arrive quand même
Sauf que voilà : le jean se fissure. Pas au genou, non — à l'entrejambe, ce qui est plus grave et moins négociable. Et là, il faut trancher. Comment dit-on adieu à un vêtement qui a connu plus d'anniversaires que certains de vos amis ?
Trois rituels de départ dignes
1. La transformation. Un jean mourant peut devenir un short, une trousse, deux dessous-de-plat. Les ateliers de retouche de quartier — et il en reste, heureusement — font des merveilles pour moins que le prix d'un café-crème. La pièce change de forme, pas de famille.
2. La retraite honorifique. Certains vêtements ne méritent pas de partir, mais ne peuvent plus travailler. On les plie alors dans la housse à couette du haut du placard, ce grand monastère textile où les retraités du vestiaire finissent leurs jours en paix. C'est un compromis que personne ne jugera — enfin, si, mais on s'en fiche.
3. Le don avec notice. Si on s'en sépare vraiment, on le fait bien : lavé, réparé, accompagné d'une petite note racontant son histoire. Un jean avec une biographie se vend ou se donne deux fois mieux qu'un jean anonyme. C'est prouvé. Enfin, presque.
Et on en retient quoi ?
Que la mode durable ne commence pas dans les usines mais dans nos placards : le vêtement le plus écolo est celui qu'on garde dix ans de plus que prévu. Alors à nos fidèles — aux jeans rapiécés, aux vestes de cérémonie fatiguées, aux pulls qu'on ne lave plus — merci pour le service. Et quand le jour viendra, on saura vous dire au revoir avec classe.
En attendant, le jean de 2011 repose en paix sur la chaise de la chambre. Vous savez, la chaise-à-vêtements. L'autre institution nationale.